Malgré ses apparences de solidarité sociale, le système adopté par les entreprises pour fournir aux salariés et aux cadres parvenus au terme de leur vie professionnelle de quoi garantir leur retraite n’a pas une grande valeur « écologique ». Certes, tout semble avoir été prévu pour eux et on est en droit de penser que lorsqu’arrive le jour ultime, celui du pot de départ, le salarié qui fait ses adieux va enfin bénéficier d’une retraite bien méritée. Rien n’est moins sûr. Les organismes de défense des salariés prônent activement le repos des travailleurs usés par une vie de labeur. Cet acquis social est entré de longue date dans les mœurs du travail de nombreux pays du monde mais il comporte d’importantes lacunes. L’avenir et le bonheur du retraité ne reposent-il donc que sur le simple versement mensuel de sa pension ? L’avenir et le développement de l’entreprise dans laquelle l’ancien employé a servi pendant des années – et qui a investi dans cette ancienne ressource – sont-ils assurés par ce départ ? Dans ces deux nouveaux articles, nous allons tenter de mettre en lumière comment la retraite, telle qu’elle est actuellement organisée par la loi, constitue en réalité une perte néfaste sur les plans humain, social et économique. Nous essaierons dans un deuxième temps de proposer des solutions pour améliorer cette situation dans des conditions profitables à tous.

Prendre les gens, les user puis les jeter

La course au profit des entreprises n’a pas de limites si ce n’est celles de la loi et de la morale. Dans la conjoncture actuelle, les actionnaires et les dirigeants cherchent par tous les moyens à valoriser leur capital et leur outil de travail en obtenant de chaque employé le meilleur rendement possible. Rien n’est moins légitime. Quelle entreprise peut se prévaloir d’objectifs strictement humanitaires ? Il survient cependant des circonstances – que l’on ne peut que dénoncer – où des abus sont commis par des entreprises dont la politique principale consiste à « prendre les gens, à les user puis à les jeter ». Cette formule volontairement provocante ne sert ici qu’à montrer le vide béant dans lequel s’engouffre, sous l’indifférence générale, un potentiel humain de premier ordre, ignoré et parfois déconsidéré par la direction du personnel.

Quel que soit son domaine d’activité, n’importe quel personnel est amené à développer son propre savoir-faire au cours de sa carrière. Au fil des années, cette expérience se bonifie et s’enrichit au gré des positions tenues, des missions reçues et des responsabilités assumées. Le jour où sonne l’heure de la retraite, qu’advient-il de ce savoir-faire lorsque les verres du pot de départ reposent vides sur les tables et que le dernier souvenir a été évoqué ? Chacun connaît le proverbe africain : le vieil homme du village est à lui seul une bibliothèque et quand il meurt, le village n’a plus de livre. Le voici, ce nouveau retraité, installé chez lui dans ses pantoufles et allumant son poste de télévision. Que va-t-il devenir dorénavant ? Oh certes ! Le sentiment de libération qu’il éprouve n’est pas feint ! On ressent souvent un poids disparaître au moment de la retraite. Enfin ! Plus de responsabilité ! La boîte peut crouler, je ne suis plus là ! À moi la liberté ! Mais voilà, ce sentiment d’exaltation ne dure qu’un temps…

Des personnes plus dynamiques, se trouvant dans la même situation, refusent d’accepter leur sort et n’hésitent pas à s’engager dans des activités nouvelles de manière à agrémenter leur existence et à trouver une nouvelle raison de vivre. Faut-il donc que ce mécanisme légal du départ à la retraite soit cruel pour que des centaines de milliers d’anciens employés, ouvriers ou cadres finissent par partager cette même frustration lancinante, ce même sentiment d’inutilité inavoué que l’on éprouve lorsque, tout compte fait, la société active se débarrasse de soi ? Sous bien des aspects, c’est pourtant bien ce que signifie tacitement le départ obligé à la retraite : « Tu sais Coco, t’es trop vieux maintenant, tu ne vaux plus un clou… » Pourquoi ne pas tuer cet homme avec une balle de fusil en plein cœur ? Les statistiques enseignent en effet que le taux de mortalité des retraités est proportionnel au sentiment de désœuvrement qu’ils éprouvent.

65 % des retraités décèdent prématurément par manque d’intérêt dans l’existence

Le 12 octobre 2010, Le Figaro-Économie publiait une étude montrant que les ouvriers profitant de mesures de retraite anticipée ont plus de chance de mourir avant 67 ans. Les auteurs, affirme le quotidien, Andreas Kuhn, Jean-Philippe Wuellrich et Josef Zweimüller, tous trois issus de l’Université de Zurich, « se sont servis d’un changement de politique de départ à la retraite en Autriche pour analyser les effets d’un départ anticipé sur la santé. Les trois universitaires se sont penchés sur les causes possibles d’une telle hécatombe. Ils ont éliminé le problème d’accès au soin pour les retraités, puisque l’Autriche dispose d’une couverture maladie universelle à laquelle les retraités ont accès au même titre que les salariés. Ce n’est pas non plus un problème d’argent. Les pertes de revenus liées à une anticipation de la retraite ne sont pas significatives. » Ainsi conclut Le Figaro « partir plus tôt en retraite ne permet pas forcément aux ouvriers d’en profiter plus longtemps. Au contraire, le rapport publié par l’Institut allemand pour l’étude du travail, montre que cela augmente les chances de mourir prématurément. En étudiant les causes de décès des ouvriers masculins, ils ont découvert que 65% d’entres eux mourraient de maladies cardio-vasculaires ou de cancers. Ils en déduisent que la fin de la routine du travail et de l’activité physique quotidienne entraîne une mort prématurée, d’autant plus si l’ouvrier a été forcé par son employeur à prendre sa retraite anticipée. A l’inactivité s’ajoute alors la dépression. »

La même balle qui tue ainsi l’employé mis au rancart risque à tous les coups de fracasser les acquis précieux, patiemment accumulés par l’entreprise grâce aux efforts de cet ancien personnel. À quelques exceptions près, il est en effet inévitable que, dans ces circonstances, l’entreprise perd un élément de valeur. Ce départ représente une perte irrémédiable qui pourrait se résumer au gâchis d’une partie du patrimoine commun, intellectuel, technologique, commercial ou industriel. Cette personne qui a atteint l’âge de 58 ou de 64 ans possédait une somme de savoir et de savoir-faire que même la jeune génération est capable d’apprécier à sa juste valeur même s’il lui arrive de penser de manière parfois inélégante qu’il « n’était plus dans le coup ».

Le nouveau retraité a passé la majeure partie de sa vie active dans divers emplois. Le dernier qu’il a exercé fut sans doute l’occasion d’exercer ses talents de la meilleure manière possible en mettant à profit ce qu’il a appris au fil des ans. Pourquoi alors ne pas inciter chaque préretraité à transmettre le flambeau en instituant un système de relais à la jeune génération ?

Prenons un exemple. Voici Marcel, 65 ans, responsable de la maîtrise des risques dans le domaine électrique. Au sein de l’agence qui l’employait, il a pris en charge des prestations de contrôles réglementaires et périodiques d’installations électriques chez les clients. Il intervenait dans les établissements industriels et des collectivités dans les établissements recevant du public. Après trente années de bons et loyaux services, le voici remercié. Pourquoi ne pas proposer à cet homme une nouvelle responsabilité qui consisterait à prendre en charge, par exemple, la formation de nouveaux ouvriers dans son domaine de spécialité ? On pourrait l’inviter à rédiger un manuel pratique dans lequel il consignerait son expérience, ses mises en garde et ses conseils. Cela serait bénéfique d’autant que, pour ne prendre que cet exemple, l’on déplore une pénurie d’électriciens qualifiés qui ne fait que s’intensifier d’année en année (+31,3 % en 2012).

Prenez le cas du directeur des ventes, pourquoi le laisser partir alors qu’il possède une culture d’entreprise unique en la matière et une connaissance inégalée des relations commerciales dans son domaine d’activité ? Ne pourrait-on exploiter cette ressource en lui proposant de donner des séminaires de formation aux plus jeunes, de créer des modules de coaching interne, des exercices pratiques sur des méthodes éprouvées d’approche de la clientèle ?

Cette nouvelle organisation des activités des retraités serait profitable à de nombreux bénéficiaires : le retraité lui-même, à condition qu’il soit volontaire et apte, l’entreprise qui stopperait l’hémorragie de son savoir-faire, la société qui aurait moins de charges économiques à supporter telles que les dépenses de la Sécurité sociale.

L’enfer dit l’adage est pavé de bonnes intentions. Trop souvent on entend des nouvelles de récents retraités qui tombent malades alors qu’ils ont été vigoureux pendant des décennies. On se rend difficilement compte combien les gens qui ont travaillé longtemps dans une entreprise s’identifient avec leur situation. Le mental de la personne reste préoccupé par l’entreprise, même si le corps physique vieillit. Leur poste est non seulement leur moteur mais aussi leur carburant et la privation soudaine du carburant a toujours des conséquences négatives et parfois dévastatrices. Empêcher quelqu’un de travailler sous prétexte de subvenir à son bonheur est-il louable ? La fausse joie de se débarrasser du fardeau de ses responsabilités ne dure pas longtemps et l’on revient vite à une réalité moins heureuse : solitude, absence de but, désœuvrement, déconnexion de la réalité, dépression. Puisque le départ à la retraite nécessite, selon les spécialistes et médecins du travail, une préparation mentale, on pourrait mettre à profit le prochain changement de situation de l’employé pour envisager avec lui des projets à accomplir et pour l’inviter à s’investir dans de nouvelles sphères de responsabilité à la mesure de ses capacités.

On a d’un côté l’entreprise qui en mettant le salarié à la retraite va perdre de l’expérience, du savoir, de la compétence, de son histoire et d’un autre côté un salarié qui va perdre un intérêt à la vie, auquel il va manquer un sens à la vie perdre la santé avec les conséquences qu’on peut imaginer avec les coûts sociaux. Que préférez-vous ? Est-ce écologique de finir sur du perdant-perdant ou d’ouvrir sur du gagnant-gagnant ?